Dans mes créations graphiques, je mets en lumière les contrastes qui existent entre l’iconographie argentique et numérique, j'utilise des images d’hier avec des techniques d’aujourd’hui, et ainsi, je confronte/mélange l’oeil et la machine. J’essaye de conquérir les territoires où je ne peux physiquement pas me rendre, j'utilise et je transforme des lieux inaccessibles ou disparus. Mes projets et réalisations sont nourris de ces liens qui unissent ces différents territoires à travers le temps et l’espace.

Le texte qui suit a été écrit par Vanina Pinter à propos de l'affiche Une Kermesse Graphique réalisée pour Une Saison Graphique 2014 - Texte disponible sur ce lien

La commande d’une affiche générique à chacun des participants d’une Saison Graphique cache l’indicible intention de consigner (d’archiver par avance et par l’acte de sérigraphier) une part de l’âme d’un graphiste à un moment donné. Certes l’affiche informe (un lieu, une date), elle concrétise un projet, un processus de création. Mais sa fonctionnalité ne s’affirmera que si ce « supplément d’âme » se lit, et ce supplément établit qu’une affiche ne se contente pas d’être un objet communicant ou une belle image. L’affiche de Papier Machine était attendue, c’est la première « apparition » pérenne du jeune collectif havrais1. Papier machine inaugure (et poursuit) des installations graphiques éphémères, questions de papiers et de machines, de l’imprimé et du virtuel, de passerelles entre différentes surfaces. En reprenant la tradition d’une « kermesse », Papier Machine réaffirme le caractère éphémère, joyeux, populaire, collégial des fêtes graphiques. Cette affiche pulse une énergie rayonnante. Dans ce chamboule-tout de boites de conserves dé-papiétée, de déchets recyclés, le moindre grain/ signe/ pigment a été retravaillé, agencé, pensé, pesé. Rien ne se perd avec Papier machine, ni un pixel, ni grain de farine ou de sable2. Dans une économie 2.0, pour investir dans la créativité, il faut repenser nos pratiques, nos matières dernières s’annonçant à bout de souffle. Tout s’inverse, certains papiers coûtent plus chers qu’un écran, et les décharges d’ordinateurs créent de nouveaux paysages ailleurs, comme ces cimetières numériques au Ghana. Au Havre, les klaxons des porte-conteneurs scandent régulièrement que l’ailleurs -l’exportation- se situe dans un jeu de va-et-vient. Avec cette première édition d’une kermesse graphique, Papier Machine réaffirme ses objectifs, activer différentes mécaniques (et même des jeux démodés), inventer des machines à images, provoquer des manipulations et des impressions afin de trouver des espaces collaboratifs et créatifs désinhibants. Machine/Mécanique/Ame. Pourquoi penser, ici, à l’âme, cet improbable nécessaire, face à ce concept de Papier Machine ? Le papier machine renvoie à un formatage A4, un outil premier prix avec lequel tout reste possible (aujourd’hui, on ne compte plus le nombre d’affiches –animées- réalisées avec des accumulations d’A4). « Oui le papier peut se mettre en œuvre à la façon d’un multimédia. Du moins quand il se donne à lire ou à écrire, car il y aussi du papier d’emballage, du papier peint, du papier à cigarettes, du papier hygiénique…. » Jacques Derrida, en 1997, dans Le papier ou moi, vous savez. Nouvelles spéculations sur le un luxe des pauvres3, partie du recueil de textes Papier Machine, réfléchit son rapport au papier et à l’écriture, « j’ai cherché à jouer avec la surface du papier autant qu’à la déjouer ». Derrida évoque le plaisir, la culture du papier, le devenir du livre, l’économie et l’autorité … Découvrir cet écrit en écho aux œuvres de Papier machine c’est revenir à des essentiels de la nécessité créatrice, à la détermination sérieuse et à la pensée instable, c’est accepter que même la lecture, comme les images, plutôt, nos paysages d’images nécessite un recyclage. Recycler ou se recycler s’offre comme un acte, celui de reprendre, de reformer ses pensées, ses images… D’une façon figurée ou réelle, « le papier, donc, m’expulse », il pousse à s’extraire de soi (que ce soit pour y déposer ses pensées ou y remplir sa fiche d’identité). Un jeu contestataire. L’esprit de Papier machine est obstinément trouble-fête. Un brin rieur, un sourire indigné. Provoquant (les collaborations). Tout est écrit sur l’affiche. Les boites de conserves, les cadres conservateurs sont juste là, au centre. Suffit de tirer. De retirer un grain.


©Vanina Pinter


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Collectif qui est né sur les bancs de l’ESADHaR et qui a grandit en même temps que la Saison Graphique.

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CF l’installation « Montagnes » de Delphine Boeschlin, réalisée lors de son DNSEP à l’ESADHaR en juin 2013. (montagnes visibles sur l’affiche appelant notamment un questionnement sur le changements d’échelles et la différentes pigmentations de la matières numériques)




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